# Miami : « Don’t support animal abuse »

A.R.F.F : Animal Rights Fondation of Florida.

Devant l’American Airlines Arena, j’entends des protestations à grand renfort d’hygiaphones et de casseroles. Des défenseurs des droits des animaux sont placés à des endroits stratégiques d’arrivée des spectateurs pour un spectacle de cirque énorme : Ringling Bros. and Barnum & Bailey Circus.

Dark side ringling bros and barnum & bailey circus_usproject2016.com

Forts d’une décision de justice de Novembre 2011 qui a condamné le cirque à une peine de 270 000$ pour violation du bien-être animal, les quelques activistes ce soir réunis pour une « protest » rappellent aux spectateurs que le divertissement qu’ils ont payé cher masque une souffrance animale réelle, tant durant le dressage qu’en ce qui concerne les conditions de vie des animaux (réclusion, déplacements incessants dans des cages, aucune sociabilité).

Ils distribuent des tracts montrant un bébé éléphant malmené avec un bullhook (un bâton terminé par une pointe et un crochet servant à infliger une douleur à l’éléphanteau pour le soumettre). Ils crient que les animaux sont maltraités et qu’acheter des billets pour ce spectacle contribue à entretenir cette maltraitance animale.

J’observe la réaction des spectateurs avec intérêt : la plupart marquent des formes de réceptivité à la question de la souffrance animale (en particulier les enfants, cible des activistes), suivie souvent de culpabilité rentrée, se manifestant par le corps en baissant la tête, en creusant la poitrine ou en arborant des visages désolés. Certains s’excusent en disant qu’ils ont déjà acheté leur billet. Certains se mettent en colère en disant qu’ils ont déjà acheté leur billet ! Certains refusent de prendre le tract – déni. Certains contestent le bien-fondé des propos des activistes mais sans présenter eux-mêmes de fondement à leur dénégation. Il y a enfin le fameux argument du bien-être des enfants – bien agressif : « Ne montrez pas ces images horribles à mes enfants ! »… Quel défilé de stratégies d’évitements et de défenses !

Véganisme activiste

Je discute avec une jeune activiste, Jasmine Lagier, Franco-Argentine, fille de vétérinaire et d’une peintre, finissant ses études secondaires au lycée international à Miami. A 17 ans, ses arguments sont déjà affutés : les animaux ont des modes de pensées, ils sont sensibles, ils éprouvent des émotions. Il faut donc proscrire l’instrumentalisation des animaux qui les transforme en objets de satisfaction des désirs humains, produit presque toujours une souffrance insupportable et refuse aux animaux le respect que l’on doit à des êtres vivants sensibles et intelligents ! Il faut combattre ces attitudes d’abus des animaux en arrêtant de consommer les produits animaux et en propageant la conscience de ce système d’exploitation et de souffrance généralisée.

Jasmine me montre donc la face activiste politique des végans de Miami, différente du pragmatisme de Rane tout en poursuivant le même but. Je lui demande ce qui l’a amenée à militer à l’A.R.F.F. Elle me dit que depuis toute petite, elle avait conscience que la viande était des animaux morts mais qu’elle avait été forcée d’en manger (sur des arguments diététiques). A partir de 10 ans, elle est devenue végétarienne et cela fait 4 ans qu’elle est végan. Comme pour la moitié du Million de végans sur le territoire américain, c’est le visionnage d’un film rendant sensible la souffrance animale qui a été décisif dans le basculement vers le véganisme : pour elle, ça a été Farm to Fridge (film choc réalisé par l’organisation Mercy For Animals). Elle ne connait pas encore les philosophes de l’éthique animale et je lui conseille de lire Peter Singer, Animal Liberation1, et surtout Tom Regan, The Case for Animal Rights2, puisqu’elle aspire à devenir avocate dans la défense des droits animaux.

L’activisme construit ses arguments au contact des réactions hostiles. Elle m’énumère à ce propos différents arguments qu’elle entend de façon récurrente et que l’on peut grouper selon deux grandes catégories :

  1. ceux qui opèrent un retournement du recours à la nature, de bon aloi dans ce combat idéologique : c’est l’ordre de la nature qui fait que les hommes dominent les animaux, c’est naturel de manger des animaux, ces animaux ne pourraient plus exister s’ils ne travaillaient plus pour les hommes… ;
  2. les arguments typiques de la mauvaise foi : on ne peut pas faire autrement, ce n’est pas mon action, négligeable en tant qu’individuelle, qui va changer le système.

L’A.R.F.F mène des campagnes de protestation, de sensibilisation et de lobby (par exemple pour libérer l’orque du Maryland de Miami, Lolita) mais ne semble pas prodiguer à ses membres des moments de réflexion théorique sur le fondement de leur combat. Il est politique à n’en pas douter. Mais non au sens d’un combat partisan pour le pouvoir, parce que tous ces activistes ont la conviction que l’éradication de la souffrance animale est un principe universalisable auquel chacun se rallierait n’était-ce l’habitude, l’inconscience ou  la mauvaise foi (c’est-à-dire le refus de sa responsabilité).

Le véganisme à la limite

De mon côté, je reconnais trois grands mérites au véganisme :

  1. il contribue à montrer l’inanité des pseudo-arguments diététiques qui assimilent encore régime sans produit animal à régime carencé. Ni les protéines, ni le calcium, ni le fer ne font défaut à une alimentation sans produits animaux. Le seul manque en apport nutritif semble concerner la vitamine B 12, qui nécessiterait certains compléments. Le fait que des athlètes de niveau international comme Scott Jurek (ultra marathonien) ou à son niveau Rane, adoptent ce régime montre aussi qu’il est compatible avec les besoins spécifiques à une haute dépense énergétique.
  2. il permet de faire prendre conscience des conséquences de l’instrumentalisation de l’animal dans son cas paradigmatique, i.e. l’élevage industriel, comme dans ses cas secondaires : le divertissement avec des « shows » animaliers et son lot d’aliénation, de souffrances, de maltraitance et de cruauté. Le recours aux émotions, à l’affect, aux images culpabilisantes est alors une arme efficace dans la prise de conscience des problèmes. Et le combat pour faire changer ce système absurde me semble pleinement légitime.
  3. il nous oblige à repenser nos rapports avec les animaux et avec l’animalité en général. Il est très clair chez ses « animal lovers », comme ils se définissent volontiers, que l’humain n’est pas un être supérieur. Il n’a pas, par exemple, une place unique dans la création, sous Dieu mais au-dessus de toutes les autres créatures, qui justifierait à elle seule la domination et l’exploitation des animaux. Il semble aussi que les végans n’aient aucun problème à se reconnaitre comme membres d’une espèce animale, ayant une communauté de condition primordiale (l’animalité vivante) avec les autres animaux. Par conséquent les végans critiquent fondamentalement la soi-disant exclusion de l’humanité hors de l’animalité et son corollaire technique : l’instrumentalisation. En conséquence, ils revendiquent pour tous les animaux des droits : au premier rang desquels la liberté telle que définit par Hobbes dans le Léviathan : « Les mots de LIBERTY ou de FREEDOM désignent proprement l’absence d’opposition (j’entends par opposition : les obstacles extérieurs au mouvement), et peuvent être appliqués à des créatures sans raison, ou inanimées, aussi bien qu’aux créatures raisonnables. »3

Cependant je ne suis pas sûr que le principe d’éradication de la souffrance animale soit un bon principe pour fonder cette critique de l’instrumentalisation animale et je soupçonne chez la plupart des végans un présupposé selon lequel ou bien l’animal ne peut exister qu’à l’état sauvage et sans rapport avec l’humain, ou bien, si la relation existe, elle est pensée selon un modèle tout citadin de la communauté entre les humains et les autres animaux qui serait celui d’une domesticité à visée purement affective, celui de l’animal de compagnie. Or n’exclut-on pas de ce fait d’autres types de relations comme celle du berger à son troupeau et à ses chiens ? Cette relation ne peut, semble-t-il, se réduire à de l’instrumentalisation aliénante et industrielle puisqu’il y a une véritable communauté affective et existentielle qui se crée avec le troupeau comme entité vivante mais aussi avec les individus du troupeau. Elle n’est pas réductible à de la cruauté puisqu’il y a aussi protection (contre les dangers et les prédateurs) et soins en cas de maladie. Elle ne peut enfin être pensée sur le modèle d’une pure présence de compagnie puisque les chiens par exemple viennent apporter leur soutien à leur maître.

Pour essayer de mieux cerner sa position, je demande à Jasmine sa réaction si elle savait que du lait de vache était produit dans une forme de respect et de communauté morale entre la vache et celui qui utilise son lait : l’accepterait-elle ? La réponse de Jasmine est à la fois habile mais peu satisfaisante parce qu’elle opte pour un recours à la nature qui ouvre plus de problèmes qu’il n’en résout : « Bon, le lait de la vache, c’est pour nourrir son veau. Moi je peux faire autrement et de toute façon comment c’est fait c’est horrible. » Sous-entendu, la finalité naturelle du lait n’est pas de nourrir les hommes et le détournement même de cette finalité à des fins humaines semble suspect. Ajouté à cela l’argument pragmatique (la conséquence peut de toute façon être différente) et la souffrance due à l’instrumentalisation industrielle des animaux… On ne peut nier l’horreur du système d’exploitation et de massacre des animaux. On ne peut nier que les exigences du capitalisme industriel produisent de la souffrance chez les animaux instrumentalisés. Exigences que l’on retrouverait au ras du langage : ne peut-on, par une étrange métonymie dont la langue technicienne a le secret, parler d’une vache comme d’une « unité de production laitière » ? Les défenseurs américains des droits des animaux, retournant la langue, parlent de « milk machines » et voudraient par-là rendre manifeste cet aveuglement qui consiste à réduire l’animal à un moyen des fins humaines, conception instrumentale de l’animal-machine qui aboutit à le nier en ce qui le constitue comme être vivant à part entière (une sociabilité, une affectivité, une pensée, …), comme « sujet-de-vie » dirait Tom Regan. Et il est vrai qu’un des moyens de changer ce système est de n’y pas collaborer en achetant les produits qui en sont issus.

Mais cela est aussi valable pour toutes les formes d’instrumentalisation : pour l’instrumentalisation de la nature réduite à un stock de matières premières, mais aussi pour l’extrême violence de l’instrumentalisation des humains entre eux dont le capitalisme mondialisé nous montre sans cesse des exemples. On observe des « ressources humaines » – et ce jargon trahit la conception instrumentale à l’œuvre de façon cynique dans le management contemporain – entassées pour produire le plus efficacement possible, ce qui crée également exploitation, souffrance et aliénation. Si cruauté et souffrance animale sont signatures du système d’exploitation animale, elles n’en sont pas pour autant principes. Au principe, il y a peut-être un certain projet de rationalité par lequel l’homme organisé techniquement étend son règne sur toute chose (Terre, plante, animal, mais aussi lui-même…) en réduisant ce réel à un stock en vue de sa consommation (consumation ?) et de son usage (usure ?). En ce sens, les signaux d’alarmes lancés par l’A.R.F.F. sont très salutaires, mais aussi trop extérieurs : c’est toute notre façon d’agir techniquement qu’il faudrait repenser, et non simplement la conception instrumentale et anthropologique de la technique (i.e. la technique comme moyen pour l’homme qui la maîtrise de parvenir à ses fins) appliquée aux animaux… Mais, on l’a vu, en ne proposant pas de réflexion théorique fondamentale à ses militants, l’A.R.F.F. expose ses activistes à l’écueil qu’elle diagnostique chez ses contradicteurs : l’absence de lucidité ou le manque de cohérence.

De plus, refuser que la communauté de l’homme à l’animal puisse être vertueuse me semble faux : les chiens de berger ou d’avalanche ne sont-ils pas d’une certaine façon instrumentalisés à des fins humaines, éduqués, entraînés alors que la relation avec leur maître est de respect mutuel, de bienveillance et d’émotions partagées ? Ils sont comme nous tous d’ailleurs : des moyens, mais qui ne sont pas réduits au titre de pièce dans une production mécanique ou d’objet technique pour une satisfaction humaine et existent aussi au-delà de leur usage instrumental. Ils sont des adjoints de travail et participent ainsi d’une communauté entre humains et non-humains. Pourquoi les produits animaux ne pourraient-ils pas, sous certaines conditions, être réintégrés à cette communauté ?

Enfin l’argument de la finalité naturelle faisant autorité en dernier recours me semble très faible : nous sommes sans cesse en train de détourner des fins naturelles pour constituer les conditions mêmes de nos existences (les fruits sont aussi faits pour que les arbres se reproduisent, pas pour qu’on les mange…). L’erreur de fond me semble de présupposer une pleine détermination des finalités naturelles : non, le lait n’est pas fait que pour le veau. La nature est un réservoir de potentialités en partie indéterminées, et c’est dans ce réservoir que la technique intervient comme grande aiguiseuse des fins vers la satisfaction des fins humaines.

Quoi qu’il en soit, j’admire son engagement politique, son courage et sa détermination à un âge où certains ne trouvent de combat que de s’opposer mollement à toute forme d’autorité censée représenter le très suspect « monde des adultes » ! Je lui demande comment elle envisage le futur de sa cause : elle est très confiante dans le fait que la conscientisation du caractère insupportable de la souffrance animale va finir par s’imposer. « Déjà, avec les médias sociaux, de plus en plus de personnes ont accès à des images de ce qui se passe vraiment dans notre système d’exploitation des animaux » remarque-t-elle. Elle a la force d’une militante portée par sa cause : amener plus de respect et d’amour dans les relations entre les vivants. C’est déjà beau !

Damien

A Alex et Mart !

Notes:

1 : Peter Singer, Animal Liberation1975. Trad. fr. : La Libération animale, 1993.
2 : Tom Regan, The Case for Animal Rights1983. Trad. Fr. : Les Droits des animaux, 2013.
3 : Thomas Hobbes, Léviathan, trad. F. Tricaud, Editions Sirey, 1971, p.221.

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