# San Francisco : Rencontre avec Keegan Kuhn, co-réalisateur du film « Cowspiracy »

Suite à ma rencontre avec Greg Anzalone, j’ai contacté l’un des réalisateurs du film Cowspiracy. Ce film a ponctué mon voyage : Rane, mon premier hôte à Miami, me l’avait présenté comme sa référence en matière de faits et comme le film décisif de son engagement. Carrie avait aussi présenté ce film comme très important pour la cause végane. Le documentaire explore le lien entre élevage et impact environnemental et s’interroge sur le silence des associations  sur cette question.

Keegan Kuhn me donne rendez-vous au Two mamma’s kitchen, un restaurant végan d’Oakland, dimanche 11 h pour le brunch. Je descends en vélo. Je suis en retard. Le documentaire souffre, à mon sens, de faiblesse d’américano-centrisme, de narration qui tombe dans l’anecdote subjective et d’interprétation selon le modèle de la conspiration qui est le plus paresseux qui soit. Au fait, la rencontre sera beaucoup plus intéressante à mon sens que le documentaire lui-même !

Keegan est à l’écoute et curieux des personnes comme des idées. Il était accompagné de 2 de ses cousines venues partager la délicieuse cuisine végan de cette cantine. Après m’avoir interrogé sur le voyage, il se prête volontiers à la discussion.

Je lui demande quand a commencé l’aventure de Cowspiracy. En 2013, ils ont fait le film en 10 mois puis l’on réédité une fois trouvé un producteur (Leonardo Di Caprio), notamment en revoyant les chiffres mis en avant pour que le film soit le plus solide possible sur la présentation des faits. J’avais constaté que le film adoptait un point de vue typiquement américain : réduction de l’élevage à l’élevage industriel, consommation de viande de 255 g par jour, forme d’ignorance des effets environnementaux de l’élevage industriel… Je me suis enquis de la diffusion et de la réception du film en Europe. Le film est diffusé en Allemagne et, avec Kip Andersen, l’autre réalisateur, ils revenaient d’une tournée en Italie. A chaque fois me dit-il, la salle est pleine et les questions sont très stimulantes. Il apprécie particulièrement les débats et notamment les débats critiques avec des non-végans qui obligent à préciser ses positions et à solidifier ses principes. De fait, il a l’écoute bienveillante et attentive de ceux qui tentent de comprendre l’interlocuteur avant de s’enquérir d’une réponse.

Je profite d’avoir un végan réfléchi sous la main pour lui demander quel type de relations avec les animaux ne relèveraient pas de la souffrance et seraient donc vertueuses.

Il expose la position radicale des végans qui pensent que l’absence de relation est la seule relation acceptable. Toute forme de domestication est pensée comme une forme de domination subie par les animaux. Les relations idéales seraient donc des animaux sauvages (wild animals) et des humains sauvages aussi (wild humans). Je lui fais part de mes doutes. Les animaux de travail comme les chiens de bergers, les animaux partenaires dans les traditions animistes ou dans les relations de soin, les animaux qui choisissent l’interaction avec les humains comme les dauphins qui viennent parfois jouer avec les bateaux. Il soutient finalement que le problème n’est pas la relation en elle-même mais la considération de tout animal comme mineur et donc subissant une relation dont l’existence et les modalités sont dictées par les humains. Il affirme donc l’extension de la notion d’autonomie à tous les animaux et ne semble tenir pour moralement bonnes que les relations à l’initiative des animaux eux-mêmes.

Je l’interroge alors sur la dimension culturellement déterminée du véganisme qui prospère en réaction à un seul modèle (l’élevage industriel et son exception qui confirme la règle : les fermes biologiques). Mais il existe une multitude de rapports des cultures aux animaux qui reconnaissent des relations qui ne soient pas que de la domination des humains sur les non-humains. Par exemple des cultures où la survie dépend de relations de chasses et qui de fait entretiennent des relations de respect des animaux qu’ils tuent et dont ils font un usage total. Il me répond que ces cultures sont aujourd’hui minoritaires et que souvent cet argument est présenté pour se déresponsabiliser soi-même de la participation à un système d’exploitation et de souffrance animale. Mais il reconnait que le véganisme n’est sans doute pas universalisable. Il prend l’exemple des esquimaux ou des indiens d’Alaska dont la survie dépend largement de la pêche et de la consommation de chair.

Je lui pose alors la question de l’action minoritaire contre des problèmes nécessitant une action globale. Je lui demande en particulier si les problèmes écologiques ne sont pas dus, non seulement à des actions individuelles, mais aussi à des structures économiques qui favorisent certains acteurs très puissants comme les grandes entreprises multinationales (des énergies fossiles, des produits chimiques et de l’agroalimentaire) ? Selon lui, le modèle économique et politique est le reflet ou la résultante des attitudes individuelles. Le niveau d’action principal, pour lui, est celui de l’individu qui ensuite restructurera l’économie et pourra trouver une représentation ou une expression dans le pouvoir politique. Cette tendance individualiste dans la compréhension des phénomènes globaux me frappe depuis que je suis aux États-Unis. Elle se retrouve aussi chez Keegan, quand je l’interroge sur son degré d’optimisme pour faire face aux défis environnementaux. Il me dit que son optimisme se limite aux potentialités de changements au niveau individuel. Au niveau local comme au niveau global, son constat est que nous courrons droit à la catastrophe parce que les individus eux-mêmes ne sont pas pressés de changer. Il n’exprime cependant jamais cette opinion dans les débats ou dans le film parce qu’un tel catastrophisme serait contre-productif et amènerait à saper la motivation des acteurs à entreprendre tout changement. Il tente, à son échelle de s’en tenir à une double maxime d’action, héritée de son éducation catholique à tendance anarchiste : réduire la souffrance dans le monde et toujours questionner l’autorité.

Il travaille actuellement à un nouveau film intitulé What the Health !, qui interrogera les méfaits sur la santé de la consommation de viandes et réciproquement les bienfaits d’une alimentation végane. Ce film est totalement financé par Cowspiracy avoue-t-il. Malgré ces faiblesses, ce documentaire aura donc un mérite : permettre la recherche, financer la création, permettre d’éventuelles prises de conscience de l’importance d’interroger notre rapport à nos aliments. Merci Keegan et compagnie !

Damien

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Une réflexion sur “# San Francisco : Rencontre avec Keegan Kuhn, co-réalisateur du film « Cowspiracy »

  1. Ne penses-tu pas que l’absence de relations avec l’animal est impossible ? Et surtout que le niveau de domestication de certains animaux aujourd’hui rendrait quasi-impossible leur retour à l’état sauvage (je pense notamment aux chiens) ?
    En tout cas, le débat a du être très intéressant, super article !

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