# Ecotopie : University of North Texas – Pérégrinations au sein du département de philosophie environnementale

Grâce à Giovanni, j’ai vagabondé dans le département de philosophie et religion de l’UNT, rencontrant doctorants et professeurs, assistant à des cours et faisant moi-même des présentations du voyage et de son intérêt philosophique. Récit de mes rencontres avec le monde académique à l’américaine !

Cours sur les écotopies « in english » !

Mes premières impressions ont été des rencontres avec les étudiants qui assistaient au cours « Introduction aux problèmes environnementaux contemporains ». J’ai été en effet invité par Giovanni à présenter le voyage dans ses cours ! J’avais envisagé tout un parcours pour interroger ces étudiants sur leur conscience de l’état actuel des problèmes environnementaux, sur les niveaux d’action qui leur semblaient pertinents pour y faire face (global, local, individuel,…), sur leur conscience de la dimension politique du problème et sur la tendance américaine à croire que la technologie finira par résoudre tous les problèmes… Au final, j’ai surtout parlé du concept d’écotopie, des « bas-côtés » et des graines d’espoir dans un modèle dominant désespérant. Il y avait quelque chose de surréaliste à faire cours à des étudiants américains, en anglais, sur les écotopies ! Mais je rencontrais de l’écoute et de l’intérêt.

J’ai été aussi invité par une professeur, Irene Klaver, à venir présenter le voyage philosophique dans son cours. Elle pensait que j’allais bredouiller 5 minutes. Devant 50 étudiants, l’insouciance et le flot du partage m’embarquent et me font parler une heure ! Des questions intéressantes sur l’entrainement, sur les différences avec la France (j’en pointe 3 : le rapport à la nourriture, le rapport à l’histoire et la grande tendance à la « techno-fix mentality », la tendance à croire que la technologie va tout réparer), la différence entre bas-côtés et bike-lane, la sensibilité aux détériorations environnementales (l’air empesté, l’eau javélisée, les sols plus ou moins morts, la prolifération d’animaux morts.) Je parle aussi de l’eau (Wolf River et Everglades) dont je sais qu’elle est une préoccupation centrale du cours. La reprise d’Irene Klaver est très intéressante dans la mesure où elle pointe de nombreux rapprochements avec son cours. Elle insiste sur 4 points :

[1] Sur l’importance du « RE- » et du « WITH » (AVEC), c’est-à-dire l’entreprise de reconnexion dans un environnement qui passe par la sensation et l’intelligence sensible. L’idée de communauté qui se fait AVEC et non pas CONTRE ou HORS DE la nature.

[2] Elle abonde dans le constat d’une polarisation extrême de la société américaine et voit la cause de la prolifération des radicalismes dans le grand écart entre puissance du modèle dominant et liberté pour la révolte radicale. D’où une validation intéressante du concept d’« écotopie ». Mais elle apporte un troisième terme qui me semble décisif : ce qu’elle appelle des « imaginaires environnementaux hybrides » qui tissent le lien entre la minorité et la majorité et permettent de comprendre selon un modèle de l’infusion comment la société gagne en conscience des problèmes environnementaux.

[3] Elle pointe l’ambivalence de l’histoire qui a été aussi une raison de l’absence de développement de la philosophie environnementale en Europe du fait de la suspicion fasciste dans le rapport à la terre, et j’ajouterai du fait du défi du 20ème siècle qui est de répondre à la barbarie.

[4] Elle exprime enfin son accord avec l’idée que les problèmes environnementaux ne peuvent pas être laissés aux ingénieurs et aux économistes (symptôme de la « techno-fix mentality »). D’où un rôle de la philosophie dans la transformation subjective et ensuite sociale (mais comment se fait le passage ?) vers une façon d’affronter les défis du 21ème siècle. Je note son souci de présenter les problèmes comme des enjeux excitants du 21ème siècle et non comme le prolongement déprimant du 20ème

Des rencontres avec des professeurs

J’ai ensuite était frappé par la disponibilité des professeurs qui m’ont pour la plupart accordé plus d’une heure d’entretien. Parfois ils m’interrogeaient sur le projet, le plus souvent, ils trouvaient une occasion de parler de leur travail et de raconter leur histoire.

Quelques jours après mon intervention dans son cours, j’accompagnais Irene Klaver et ses 2 chiens autour d’une retenue d’eau qui sert pour la gestion des crues. Elle a développé une familiarité et une grande attention à ce micro-écosystème qui lui semble exemplaire de la façon dont le sauvage, i.e. le non-dominé et le non-contrôlé, refait son apparition dans des zones hybrides de nature au sein d’un environnement urbain. Ou comment la nature reprend des espaces de non-contrôle (i.e. de sauvagerie) à partir d’une volonté de contrôle (faire un lac de contrôle des crues). Elle s’intéresse aux usages par les animaux (dont les humains) de ces espaces et aux potentialités ouvertes par ces zones hybrides pour RE-créer les liens des populations urbaines AVEC une nature que chacun investit d’une façon qui peut être discutée dans l’espace public (par exemple, autour de ce lac, les véhicules à moteur ont été interdits par décision collective). L’attention aux détails, l’analyse des imaginaires sociaux et la façon dont des zones apparemment négligeables peuvent jouer un rôle esthétique, éthique et politique non-négligeable : une philosophie de l’environnement sensible et de détails pour cette phénoménologue hollandaise qui a travaillé sur Merleau-Ponty et a fait sa thèse sur les lieux.

Adam Briggle est le directeur de thèse de Giovanni Frigo. La quarantaine et publiant un livre par an ! Avec son collègue Bob Frodeman, il milite contre l’enfermement de la philosophie dans un champ disciplinaire et particulier comme discipline de laboratoire. Ils ont ainsi développé ce concept de « field philosopher » (« philosophe de terrain »), travaillant comme les scientifiques sur le terrain (et non seulement dans leur laboratoire), au prise avec le réel et notamment les problèmes environnementaux concrets. Il juge ce concept préférable à celui d’activiste parce qu’il permet de sauver la spécificité de la philosophie. Et l’idée d’une expertise propre de la philosophie leur permet de militer pour une légitimité institutionnelle à cette pratique non-orthodoxe. Exemple de cette volonté d’action à la marge de l’institution, il m’invite à ce que notre blog fasse partie de ma thèse (et dit qu’ici ça le serait !) comme outil légitime de la pratique de la « field philosophie » !

Quelle serait donc l’expertise propre de la philosophie ? Adam a lui-même été un des leaders du Open panel denton fracking et du soulèvement citoyen pour bannir la fracturation hydraulique de Denton. Il pense que dans ce genre de luttes politiques le « field philosopher » peut apporter plusieurs compétences qu’il a développées dans sa spécialisation disciplinaire : clarifier les concepts, faire prendre conscience des normativités implicites, mettre en perspective les schémas conceptuels utilisés, et sans doute aussi, défendre au non de la Vérité, de la Justice et du Bien les positions qui semblent les plus fondées rationnellement. Ce concept permet donc de concilier engagement dans le monde et réflexion philosophique propre. Il regrette que cette philosophie dite populaire u non sérieuse, soit dénigrée par la philosophie légitime. Il est assez critique vis-à-vis de l’éthique appliquée qui se saisit parfois d’entités réelles pour les rapporter hors-sol dans une réflexion philosophique de cabinet. Lui-même cycliste, il est intéressé par mon expérience de traversée des réseaux routiers américains. Il me conseille de lire Ivan Illich, parce que le concept de « monopole radical » lui semble une bonne façon de saisir ce qui se passe dans l’usage de la voiture que met en question la présence d’un cycliste sur les routes. C’est enfin à lui que je dois l’expression « Techno-fix mentality » qui manifeste le manque de réflexion critique sur la technique, propre à la philosophie et à l’opinion américaine.

Il s’intéresse à mon expérience de la pluralité des activismes environnementaux que j’ai rencontrés. La chose qu’il trouve la plus intéressante, de son point de vue pluraliste, est la capacité d’acteurs d’horizons idéologiques très différents et potentiellement opposés, de se retrouver sur des terrains de luttes politiques concrètes (par exemple, la lutte contre la production d’une nouvelle usine électrique par la ville de Denton qui se fait soit contre le développement des énergies fossiles, soit contre l’idée d’une production publique d’électricité). Les acteurs peuvent être motivés soit par des raisons environnementales, soit par la défense de la propriété privée. Mais ils seront capables de se parler et même de travailler ensemble puis de se séparer à nouveau dès que la lutte sera finie. Je pense à la façon dont, en France, des chrétiens altermondialistes peuvent se retrouver aux côtés d’anarchistes ou de laïques radicaux pour défendre la résistance à un capitalisme débridé.

J’ai ensuite la chance de m’entretenir longuement avec deux fondateurs du département de philosophie environnementale de l’UNT : Eugene Hargrove et Peter Gunter. Hargrove a cette particularité de ne pas répondre directement aux questions mais de faire de longs détours par sa propre histoire intellectuelle (au point d’oublier parfois la question !). Il est retraité mais me dit qu’il travaille actuellement à un livre sur la « cultural war » (« guerre culturelle ») qui sévit selon lui aux USA et permet de comprendre pourquoi la philosophie (réduite à l’éthique) ne peut pas être enseignée, parce qu’elle est accusée notamment par le lobby religieux soit d’endoctrinement, soit de relativisme. Il voit l’origine historique du problème dans la mainmise des Églises sur l’éducation et considère ce symptôme culturel comme encore présent à l’université. Il déplore que les étudiants qu’il voit réduisent le concept de « valeur » à un choix subjectif tout à fait relatif et privé, purement émotif et dont on ne pourrait pas disputer publiquement.

Il me parle ensuite de son apport essentiel dans l’éthique environnementale : la découverte des fondements esthétiques des préoccupations pour la conservation de l’environnement aux USA. Au 19ème siècle, la beauté de la nature et sa représentation dans des tableaux de paysages ont joué un rôle décisif pour l’action politique. Il me dédicace le livre dans lequel il a développé cette thèse. De cette découverte, il garde la conviction du caractère primordial de l’éducation à l’écologie, pour lier connaissance des écosystèmes et développer une « expérience esthétique », i.e. selon lui, une expérience qui amène à porter son attention et prendre soin de la réalité concernée. Je l’interroge sur les causes et les implications politiques de la crise environnementale. Dans un éclat de rire il me répond qu’il découvre avec stupeur et intérêt que « nous les français ne faisons rien comme les autres ». Il me dit qu’il édite en ce moment un article d’un français R. Baud, docteur à Paris 1, qui a fait sa thèse sur l’éthique de la nature ordinaire. Il y a découvert le terme d’ « écologie politique » et trouve cela très intriguant !!! Ce que je trouve intriguant de mon côté, c’est l’absence de considération de ces dimensions politiques dans l’éthique environnementale américaine. Et d’une certaine façon, Hargrove semble d’accord puisqu’il critique l’orientation de la philosophie environnementale dans son centrage technique sur la question des valeurs intrinsèques. Son implication dans l’élaboration de certaines lois environnementales aux USA et au Canada l’a amené à considérer, dans une orientation plus politique, la question des valeurs esthétiques, culturelles et religieuses associées à l’expérience de la nature, qui sont les plus importantes selon lui dans le respect de l’environnement mais qui sont de fait combattues par la prétention économique néo-libérale à n’être pas une valeur (alors qu’elle n’est pour lui que la synthèse de 3 philosophies : l’utilitarisme, le libéralisme et le pragmatisme). Il me dit enfin qu’il tente de centrer son action sur l’éducation, sur une éthique environnementale appliquée pour les enfants, mais aussi dans un tout autre registre sur l’éthique environnementale du système solaire : pour ne pas faire de plans miniers sur la lune ou ne pas essayer de mettre des comètes en orbite autour de la terre !!! La folie produit parfois des pépites !

Peter Gunther a quant à lui 79 ans et un magnifique enthousiasme. Il découvre avec joie que j’ai travaillé sur Bergson et m’explique qu’il se bat depuis 40 ans pour « faire comprendre Bergson aux américains », au-delà des étiquettes fallacieuses. Il me dit œuvrer à une bibliographie sur les études bergsoniennes, se dit étonné par des orientations bergsoniennes de la science contemporaine, prend les références de mon travail de Master et mon adresse pour m’envoyer ses articles sur les rapports entre Bergson et la philosophie environnementale. Il est trop content de trouver un condisciple et m’encourage à creuser ce filon. Il me parle aussi de son grand œuvre pratique : la Big Thicket National Preserve. Créée en 1974 pour protéger les forêts humides du sud-est du Texas et sa biodiversité unique, elle a été la première « National preserve » rattachée au système fédéral des parcs et a servi depuis de modèle à la constitution de toutes les « National preserves » aux USA. Elle a été reconnue en 1981 « biosphere preserve » par l’UNESCO. Cette contribution impressionnante à l’histoire de la conservation de l’environnement aux USA est l’exemple même de l’effort constant de tous les professeurs que j’ai rencontrés de tisser des liens entre une recherche théorique poussée et une action concrète ambitieuse, trouvant ses expressions dans des structures institutionnelles nationales voir internationales.

Merci à Bob Frodeman, grand défenseur de la transdisciplinarité, d’avoir partagé sa conception à la marge du champ disciplinaire d’une philosophie qui ne se contente pas de travailler sur des problèmes hérités mais qui fait œuvre de problématisation. J’ai aimé la fougue à défendre la nécessité d’ouvrir une routine disciplinaire et de fonctionner à la marge pour réinterroger les problèmes sociologiques du champ institutionnel plutôt que se contenter de problèmes intra-disciplinaires. Le constat selon lequel la philosophie doit sans cesse questionner les rapports entre son existence comme discipline et les sciences, mais aussi les problèmes pragmatiques d’implémentation des théories et les rapports entre expertise philosophique et transformation sociale résonnent en moi comme des interrogations fondamentales.

Merci à Georges James d’avoir partagé son amour et sa connaissance de l’Inde et des mouvements de défense des forets portés par les mouvements Chipko dans le Garwhal, région de l’Uttar Pradesh. Merci aussi de m’avoir fait découvrir leur leader, Sunderlal Bahuguna, figure charismatique d’une lutte philosophique et politique non-violente mais efficace, utilisant les moyens de la marche (il a traversé les hymalayas de 1981 à 1983 pour sensibiliser les populations locales au problème de conservation des écosystèmes forestiers), des grèves de la faim, et des occupations des terres notamment pour lutter contre le barrage de Tehri.

Merci enfin à Ricardo Rozzi, compositeur, écologue et philosophe chilien, d’avoir partagé sous un arbre, le point de vue si stimulant d’une philosophie post-coloniale de l’environnement. L’expérience de la violence du néo-libéralisme américain sur le continent latino-américain en fait une des figures du département les plus sensibles à la dimension systémique, ontologique-technique-économique-politique-culturelle du désastre écologique global actuel. Je vous réserve le détail de cet entretien pour un prochain article !

Damien

A Trompettor !

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2 réflexions sur “# Ecotopie : University of North Texas – Pérégrinations au sein du département de philosophie environnementale

  1. Bonjour M. Delorme et merci pour cet article qui m’a particulièrement intéressé. Depuis 40 ans, comme M. Gunter, je tente de défendre « Bergson » qui a été injustement traité dans les milieux universitaires tout au long du XXè siècle. En mai 2014 j’ai donné une conférence au congrès de l’ACFAS à l’Université Concordia à Montréal.
    Irriguée par sa découverte de la durée, la philosophie de Bergson se déploie, perceptions découpant le réel, matière-image, mémoires, intuitions, devenir et métamorphoses, virtuel plutôt que possible, philosophie de la fluidité et de la plasticité du réel et dans son dernier grand livre, de la fonction fabulatrice si évidente aujourd’hui même en science et en philosophie analytique.

    http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/des-squelettes-dans-le-placard-de-113813

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