# Ecotopie : Miccosukee Land Co-op, 40 ans de vie coopérative !

La nuit était déjà tombée sur les collines et la forêt quand je suis arrivé à Miccosukee Land Co-op après avoir roulé 120 miles (180 km). Ed Deaton, qui allait m’accueillir chez lui et me servir de guide, m’indique au téléphone : « Prends Imaginary Road, puis un chemin en terre sur la droite et on est là ! ». Je prends donc « la route imaginaire »… De l’imagination politique, il en fallait pour créer en 1973 cette communauté intentionnelle, sorte de village autogéré, à 10 kilomètres au nord-est de Tallahassee, la capitale de l’Etat de Floride. Mû par le désir d’un retour à la terre, un groupe d’étudiants de l’université de Floride décide alors d’acheter 344 acres de terres, crée une structure de gouvernance et divise la propriété commune en lots.

Les motivations originelles étaient celles portées par les mouvements d’émancipation des années 70 : créer une contre-culture, agir comme critiques de la société de consommation en retrouvant une vie plus proche de la nature ou reconnectée avec la terre. Il s’agissait de trouver un modèle d’organisation sociale qui fasse triompher d’autres valeurs que la propriété individuelle, la compétition, le matérialisme et la destruction de l’environnement. La structure choisie alors était celle de la coopérative, une forme de propriété commune, avec l’idée qu’un lien social pouvait se créer autour de l’empathie, de la solidarité et de l’amour plutôt que de la peur, de la colère et de la violence. L’ouverture permettait l’acceptation de la diversité des caractères et des idéologies : pas de gourou, pas de marquage politique particulier et un large spectre d’options spirituelles.

Ed présente les intentions fondatrices de la Miccosukee Land co-op :

Aujourd’hui, la communauté comporte 155 membres, une centaine de maisons dont un certain nombre construites dans une « work party », c’est-à-dire grâce à une participation volontaire des membres de la communauté. Les maisons sont construites sur des lots qui appartiennent à des membres de la coopérative. Dans les terrains communs, on trouve des sentiers serpentant au cœur du « psychedelic swamp » mais aussi le cœur de la vie de la communauté : le centre communautaire, qui est une sorte de salle des fêtes construite en 82 et rénovée en 2013, des jeux pour enfants, la caserne des pompiers volontaires et une piscine commune (qui appartient à une autre co-op au sein de la co-op, regroupant environ 75 personnes).

Le budget pour la maintenance et le fonctionnement de la structure coopérative est de 35 000 $ par an, ce qui équivaut à environ 350 $ par an et par propriétaire. Il faut ajouter à ces charges, des taxes (déchets, feu, école,…) et l’électricité qui est fournie par un opérateur lui aussi coopératif local.

La MLC a dès son origine mis en œuvre un mode de gouvernance qui implique ses membres dans une forme de démocratie qui allie représentation et participation directe : un collège de 7 représentants élus des 7 quartiers du village est en charge des affaires courantes. Mais les décisions concernant les communs sont soumises à des débats et votes selon une forme de démocratie directe. La règle du consensus, d’abord adoptée par les fondateurs, a été progressivement abandonnée au profit de la majorité de tous les membres, ou, à défaut, d’un quorum (au moins 50 % des membres participant). La structure coopérative a développé en son sein une banque de temps, une équipe de résolution de conflit à partir d’une approche de la communication non-violente. La vie commune s’exprime surtout dans le fait de partager au sein du centre communautaire différents événements (concerts, débats concernant les mobilisations politiques locales, fêtes, etc.). Pendant mon passage, j’ai eu la joie de visionner Singing in the rain. Il y a aussi régulièrement des « potlucks », soirée de discussions autour d’un buffet canadien. Il n’y a cependant pas d’économie intégrée à la structure communautaire, ce qui pourrait concerner des jardins par exemple pour pourvoir la nourriture à tous !

En discutant avec Ed (que je vous présenterai plus en détails dans un prochain article), je m’aperçois que la communauté semble vivre sa crise de la quarantaine. Elle doit s’adapter au changement de génération et gérer la disparition de certains de ses membres fondateurs. Elle doit faire face au problème que constitue aujourd’hui la hausse des prix de l’immobilier qui rend très difficile l’accès à la propriété des jeunes dans la Co-op. Ed me disait qu’il a acheté son lot et construit sa maison pour 7000 $ en 1982. Aujourd’hui, elle en vaudrait 130 000 ! Enfin, la Miccosukee land co-op doit faire face à une forme de délitement de l’engagement communautaire de ses membres.

L’absence de base idéologique explicite unifiant la communauté a sans doute été une force quand des individus constituaient la charpente de l’engagement communautaire. Cela procure une grande adaptabilité aux individus, ce qui sans doute permet d’expliquer aussi sa longévité. Mais cette relative indétermination des engagements communautaires n’apporte pas non plus le soutènement garantissant la solidarité lorsque les individualités en présence sont moins impliquées dans la vie collective.

En dépit de ces problèmes de relative décomposition de l’engagement communautaire et de gestion de la survie de la communauté au changement de génération, la Miccosukee Land Co-op reste une sorte de foyer de la résistance progressiste face aux politiques néo-libérales et conservatrices de l’Etat de Floride depuis de nombreuses années : les dernières luttes, relativement victorieuses dans la mesure où elles ont toutes été suivies d’un revirement des responsables politiques, ont concerné le refus de l’appropriation des sources de la Wacissa par Nestlé, le refus de l’implantation d’une usine thermique à charbon pour produire l’électricité. Le jour de mon départ, de nombreux membres de la Co-op allaient manifester contre la volonté du gouverneur de Floride d’autoriser la fracturation hydraulique pour exploiter le gaz de schiste. Une nouvelle fois, face à l’information et la mobilisation de l’opinion, certains politiques ont fait volte-face permettant au projet d’être sinon abandonné, du moins entravé. Enfin, beaucoup d’individualités prônent ici le respect de la nature, la décroissance voire le véganisme depuis près de 30 ans.

Damien

A Cec.R1 !

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4 réflexions sur “# Ecotopie : Miccosukee Land Co-op, 40 ans de vie coopérative !

  1. Merci Damien pour cette découverte. Pas facile de maintenir, notamment à la seconde génération, les idéaux de vie communautaire. Deux autres exemples que je connais un peu: Auroville, en Inde, fondée par une Française, compagne de Sri Aurobindo, où les comportements individualistes prennent de plus en plus le pas sur les principes de partage; le quartier de Christiana, à Copenhague, ex-squatt plus ou moins toléré par les autorités, qui peine un peu à mobiliser même ses habitants autour de la participation aux délibérations publiques, et à éviter les comportements solitaires de refuge dans la drogue.
    Cela ne veut pas dire que par ailleurs ces expériences ne proposent pas de belles réalisations, de belles réussites, mais évidemment l’utopie réalisée se heurte à des obstacles: celui de la nature humaine, peut-être? celui du confort de la passivité (pour nous autres assistés, je parle), sans doute. De même qu’il est difficile de se maintenir dans un état de jouissance extrême, de même qu’il est difficile de se maintenir dans la passion des premières années, il est difficile de se maintenir dans l’idéal. Et quand ce sont les secondes générations qui arrivent, l’idéal de leurs parents est ce dans quoi elles ont toujours grandi, c’est finalement leur réalité: elles vont donc chercher leur idéal ailleurs…?

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