# Compagnons de bas-côtés

Entre Chiefland et Miccosukee, vers Salem, j’ai rattrapé Andrew qui roulait sur le bas-côté. Il a 40 ans mais l’enthousiasme juvénile. Coureur cycliste atypique, il se rend à vélo sur les compétitions auxquelles il participe, en tirant une chariote dans laquelle se trouvent sa tente, ses roues de course et tout le nécessaire. Une fois la course terminée, il s’en retourne chez lui, à Capitola, toujours à vélo. Il me dit faire cela pour toutes les courses dans un rayon de 300 miles (450 km) autour de chez lui.

Une chose m’a frappé en particulier chez Andrew : l’acuité avec laquelle il repérait des objets sur le bas-côté. J’entendais parfois : « Ne t’arrête pas, je te rattraperai ». Il faisait demi-tour, allait inspecter le bas-côté et revenait, le plus souvent bredouille, mais parfois en me montrant avec fierté sa collecte : un bidon de vélo qu’il avait perdu il y a un an par exemple ! Et de s’extasier sur cette coïncidence, sur cette surprise, sur cette fidélité miraculeuse du bidon qui avait attendu un an à la même place. Lors d’une pause, il me montre tout ce qu’il a collecté lors de ce tour : un flacon de parfum Prada pour femme, un spot à LED sans doute tombé d’un camion, un manteau manche courte, et aussi des oranges glanées sur le bord de la route.

Le discours des marges

J’ai maintenant parcouru près de 1000 km sur les bas-côtés des routes américaines. La voiture ne permet pas de porter son attention à ces espaces. Au contraire, le cycliste s’y retrouve un peu chez lui et en curieuse compagnie.

C’est une marge. Les véhicules à moteur tolèrent le cycliste en ce lieu parce qu’il ne semble pas faire obstacle à leur puissante progression. Il n’y conteste ni leur territoire ni leur raison d’être : l’accroissement de la vitesse de déplacement (tout en diminuant la dépense musculaire). Certains d’ailleurs ne daignent pas s’écarter d’un centimètre même si la route est immensément vide sur toutes les autres voies. Ignorance intéressante : on ne reconnaît pas véritablement la présence de ce véhicule roulant qu’est le vélo, mais il ne dérange pas suffisamment pour qu’on montre ouvertement son hostilité.

Comme toute marge, ce qui se joue sur les bas-côtés, souvent en silence, nous permet de mieux comprendre le centre. Toutes sortes de rebuts, de déchets, de carcasses forment un curieux paysage.

On y trouve d’abord des graviers, du bois, toute sorte de débris de plâtre, de ciment, de plastique et de verre. Les voies de roulement sont « nettoyées » par l’usage. Le débris signifie la rareté du passage.

On y trouve toute sorte de ligatures, des tendeurs, des élastiques, des courroies, des cordes, des fils de fers. Combien de chargements ont ainsi échappé à la prise ?

On y retrouve ensuite des déchets de toutes sortes. La plupart sont des canettes, des bouteilles, des récipients en polystyrène et des sacs en plastique. Des vêtements aussi, plus rarement des objets manufacturés. Ils ont perdus les usagers sans être toujours hors d’usage. Ils sont le démenti persistant de la prétention humaine à maîtriser nos rapports au réel en les transformant en objets utiles. Ils sont le témoignage de la réduction du rapport au réel que constitue d’ordinaire le rapport à l’objet. L’objet existe pour nous, principalement par son usage. C’est pour cela qu’on le rencontre et qu’on le côtoie. Quand l’usage cesse, on le stocke ou on le jette. On le stocke d’ailleurs souvent avant de le jeter. Alors, il n’existe plus pour nous. On le fait disparaître. En revanche, l’existence propre de l’objet continue. Le déchet est ce qui oblige à considérer l’objet au-delà de son usage pour nous. Il est mémoire, présence persistante qui nous rappelle que l’action humaine induit un rapport extrêmement limité au réel. On comprend pourquoi nombre d’artistes ressuscitent ce qu’un rapport pragmatique néglige. Je pense aux œuvres de l’artiste mexicain Alejandro Duràn, vivant aujourd’hui à Brooklyn. Il rend visible ce que l’on s’efforce d’ignorer : l’envers de la consommation, la mémoire des objets qui rappelle notre impact sur la terre.

Mais le bas-côté est surtout le royaume de la carcasse. Carcasses de pneus, carcasses de fauteuils et carcasses d’animaux. Ils jonchent le goudron, tringles, mousses ou boyaux à l’air. Comme un charnier dérisoire, un cimetière à ciel ouvert. La route est meurtrière d’abord pour les autres animaux. Entre Panama City et Bonifay, j’ai profité d’un vent favorable et d’une étape courte pour ne pas ignorer ces macabres rencontres, une trentaine en 60 miles. Cela fait un cadavre tous les 3 Km. Chats, chouettes, ratons laveurs, rats, serpents plus rarement, autres oiseaux également. Il y a aussi régulièrement des lieux de mémoire d’accidentés humains. A côté des croix, on peut lire : « Drive Carefully ». Il aurait fallu y penser avant.

Le bas-côté pue souvent la mort. Mais cette odeur de charnier, n’est que la trace rémanente d’un massacre précédent. Je n’avais jamais vu se construire une autoroute. Ce n’est pas rien. C’est une brutalité qu’y se fait souvent oublier sous la relative douceur de l’enrobé. Aujourd’hui entre Vernon et Bonifay, j’ai eu le loisir d’observer les arbres arrachés par milliers, la terre retournée, déplacée, le sol tassé, l’eau repoussée. Quelle dépense d’intelligence, de travail et d’énergie ! Je repense à ce que me disait Ed Deaton, en me montrant d’énormes parkings sur plusieurs étages pour garer les voitures des 70 000 étudiants de Tallahassee. « Au lieu de ces dépenses énormes, la ville aurait pu donner un vélo à chaque étudiant et on aurait encore gagné de l’argent ». Visiblement ici, 2 voies ne suffisaient pas. Alors, on trime, on arase, on compacte. Tout au long du chantier, cela ressemble à un massacre.

La route ne m’avait jamais écœuré : affects nouveaux, signes d’un compagnonnage avec ces habitants des marges. Une tristesse nouvelle à chaque cadavre, une réjouissance nouvelle à chaque herbe pointant du goudron, ou gagnant sur lui. Car la nature que l’on veut réduire au silence sous les remblais compactés et les goudrons est rétive. Et c’est par les marges qu’elle montre qu’elle existe toujours malgré les tentatives d’éradication. L’herbe qui mange l’asphalte, qui survit au désherbant, qui repousse sans répit, est une résistante ou une vermine selon la position de pouvoir que l’on choisit d’adopter. Encore 9000 Km à parcourir ces routes qui sont en même temps brutalité cachée et condition de mes rêveries vélocipédiques. Étranges contradictions. Étranges sympathies. Étranges enseignants que ces compagnons des bas-côtés.

Damien

A JUT29 !

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