# Ecotopie : Retour chez les Lakotas – Rencontre avec Heavy D : Le jour où tout s’effondrera…

Rétrospection…

Je profite de la magnifique fin de matinée, après un petit déjeuner copieux, pour discuter auprès de sa forge avec Damian. Le soufflet sur le modèle des forges japonaises est manuel. Sans gaz et sans machine, cette forge est conçue pour pouvoir fonctionner quand le système s’effondrera et que seront disponibles les reliquats de notre société pétro-capitaliste. 

Développer l’autonomie dans la perspective d’un effondrement du système pétro-capitaliste

L’homonymie nous a tout de suite rapprochés. Il a 45 ans et n’en parait pas 35, surtout du fait d’une énergie juvénile communicative qui se compose avec une intelligence certaine des travaux manuels. Damian travaille en effet comme bâtisseur de maison depuis 25 ans mais s’entraine depuis la naissance du fait de son background familial. Il a acquis une terre dans les montagnes des Appalaches, en Caroline du Nord, il y a 10 ans. Le crédit est bientôt remboursé. Son but est de se mettre à la retraite à ce moment-là et de vivre en autonomie avec quelques compagnons de communauté.

Damian est un représentant de ces américains survivalistes, intéressés par les savoir-faire primitifs dans la perspective d’un effondrement prochain du système actuel. Décroissant, en quête d’une autonomie post-industrielle, son principe consiste à développer les compétences et les biens pour être indépendant. Damian ne tombe pas pour autant dans la chimère d’une extériorité totale au système actuel. Son idée est de pouvoir utiliser les ressources disponibles (par exemple le métal qu’il forge) mais de se préparer à la fin de la consommation comme condition de possibilité de la survie. Sur sa terre, il accueille de 4 à 8 camarades qui travaillent avec lui l’agroforesterie et la permaculture pour développer ce changement de paradigme et passer du matérialisme consumériste à l’autonomie postindustrielle et spirituelle. Il a planté 2000 arbres en 10 ans. Il a deux sources sur son terrain et se passe d’électricité. Son idée est de trouver une autonomie alimentaire grâce à l’agroforesterie qui fournirait la nourriture de base avec des noix et des noisettes, puis quelques prélèvements d’animaux vivant sur le terrain. Sa tendance anarchiste s’exprime par une haine de l’État, notamment policier et collecteur d’impôts. Il me dit qu’il reçoit tous les ans sur son terrain des agents des impôts ou du recensement, ou des contrôles sanitaires, ou de la valorisation immobilière… qu’il interprète comme autant de moyens pour l’État d’être informé sur les citoyens qui tentent de développer à la marge des modèles alternatifs.

Anarcho-marxisme : la défiance vis-à-vis de l’État fédéral

Il est lui très conscient des causes politiques des suicides chez les jeunes indiens. Il y voit une résistance contre l’exploitation générale, maquillée par une idéologie doucement totalitaire infusée par la télé et une sélection des plus dociles par divers processus commençant par l’école. Le seul espoir qu’il entrevoit dans ce territoire obscur : changer le cœur des hommes vers plus de conscience de ce qui se passe quand on va arriver dans une société sans pétrole. Sa théorie de l’exploitation générale et des expressions structurelles et idéologiques de la domination étatique présente un étonnant mélange de marxisme et d’anarchisme.

Nous avons aussi beaucoup échangé sur la Red Road, la voie spirituelle dans la tradition des Indiens Lakotas qu’il suit depuis une dizaine d’année, et sur la difficulté à être un décroissant itinérant dans un pays où les services de police fichent les hippies anarchistes, d’autant plus s’ils ont des accointances avec des Indiens ! Il me raconte comment, dernièrement, alors qu’il campait vers une source chaude au Nouveau-Mexique, un agent de la police fédérale est venu l’interroger pendant 1 h sur sa vie, le tout filmé intégralement par caméra : « Son métier ? Sa situation amoureuse ? Si sa copine est dans le Dakota du Sud, est-il sûr qu’elle ne le trompe pas ? Combien de temps voyage-t-il ? Où va-t-il ? Pourquoi fréquente-t-il des indiens ? Pourquoi est-il intéressé dans les savoir-faire primitifs ? Quand va-t-il rentrer sur sa terre ? …»

Il me dit que pour lui, le fait que les USA ont une police d’État ne fait aucun doute, mais que l’illusion d’une police au service du peuple tient tant que le système ne s’est pas encore effondré. Il est aussi persuadé d’être fiché comme « personne d’intérêt », i.e. mis sous surveillance par les services fédéraux. 

La Red Road

Alors que la maladie commençait à me faire trembler et que nous attendions dans le camion de Steven sur le parking d’un Casino, Damian me raconte quelques aventures sur la Red Road. Son précédent voyage a duré 9 mois. Il était avec un ami Lakota dans la Réserve Indienne de Rosebud, l’une des plus dures du Dakota du Sud. Il fumait sur le parking d’un Casino, alors que son ami s’adonnait à son addiction quand le frère de son ami lui demande s’il n’est pas inconscient de trainer à des heures pareilles dans un endroit si dangereux. C’est que les gangs, alcoolisés et armés cherchent la castagne et sans limite. Il me raconte aussi comment il a eu vraiment peur, lorsqu’il dormait dans sa voiture dans la réserve, en face de chez son ami et que deux indiens, dont l’un portait les couleurs d’un gang, ont manifesté leur intérêt pour son pick-up alors que la plateforme où il dormait n’était en rien fermée. Comment il avait empoigné son couteau et s’était préparé à la confrontation quand la fille puis la femme du frère de son ami avaient fait diversion avant que, leur attention diluée, les larrons aillent chercher querelle ailleurs. Son ami était mort peu après, brutalement dans son sommeil. Visiblement les plaies de ce voyage étaient encore ouvertes.

Forgeron poète

Pendant mon séjour chez Steven Blue Horse, Damian m’a initié à la forge. Je l’ai d’abord observé travailler. Il m’a proposé de forger un couteau qui se porte en collier autour du cou. Je tapais moins fort que Heavy D en essayant d’être précis. Alors, à la différence de poigne et de cogne, j’ai été rebaptisé Frenchie D ! J’ai adoré prendre soin de mon petit couteau : depuis la mise en forme, jusqu’à l’affutage final, en passant par le polissage, le durcissement puis l’attendrissement du métal.

Sous la peau tannée et la barbe imposante, la sensibilité était donc patente. Damian jouait du banjo et chantait les chansons des Appalaches. Il écrivait aussi des nouvelles à propos de ses aventures sur la Red Road. Je ne sais pas si le système s’effondrera bientôt et si Damian pourra mettre à profit ses compétences multiples pour vivre après la catastrophe. Mais il est certain que sa créativité, son habileté et sa générosité actuelles en fond un ami précieux. Merci, Heavy D !

Damien

→ Avec les indiens Lakotas pour la marche la plus longue

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