# Montagnes

A Memphis, au cours de nos discussions, Baird Callicott m’avait posé une question qui revient souvent à ma conscience : « Y a-t-il un lieu où tu te sens chez toi ? ».  Je cherchais un domaine où je me sens en sécurité, où je me reconnais appartenant à l’écosystème, où j’aime évoluer.

Je lui avais répondu : « Je suis attaché aux montagnes. Et partout où je les trouve je me sens un peu chez moi ». Je le savais, cela s’est confirmé en négatif quand j’ai dû aller étudier à Paris, et cela a sculpté des voyages qui cherchent toujours à évoluer près ou dans les montagnes.

Depuis mon départ en Floride, les montagnes n’étaient qu’un horizon imaginaire. En arrivant au Nouveau-Mexique, elles surgissaient parfois au loin dans la plaine immense. Albuquerque puis Bernalillo ont été les deux premières étapes, en vallée mais habitées par la présence de la chaine des Sandia Mountains.

Aujourd’hui, je suis reparti de chez Steven Blue Horse direction Santa Fe. Mon amie Hannah m’a conseillé le détour par la vallée de Jemez et les montagnes qui s’y déploient. Je l’ai écoutée. Je me suis retrouvé chez moi.

Après la sédentarité doublée de la découverte de la spiritualité des Lakotas chez Steven, j’avais besoin de solitude, d’air sans tabac, de nourriture sans friture, et d’un corps se mouvant dans l’espace à son propre rythme.

Pourquoi me sens-je si bien dès que l’horizon se relève, que les reliefs se détachent, et que la route s’élève ? En comparaison la plaine est terrible d’illimitation, le vent y court sans obstacle, rien ne vient marquer la progression d’une monotonie sans relief.

J’ai observé que j’aime les flancs montagneux qui révèlent des lignes d’actions potentielles. J’aime les encaissements de vallées parce que la route sinue. J’aime l’absence quasi complète de domestication humaine, et la présence de traces discrètes comme des sentiers qui ouvrent le mouvement jubilatoire du corps dans les pentes. J’aime la façon dont arbres, rochers en dénivelé captent les lumières. J’aime l’alternance entre des terrains ludiques qui concentrent l’attention sur la diversité très locale et les ouvertures sur des points de vue qui déploient l’horizon. J’aime le froid, la pureté de l’air et les étoiles qui brillent au-dessus de ma tête.

La journée a été douce. La reprise est volontairement tranquille : un peu plus de 55 miles parcourus au final. J’ai remonté la vallée de Jemez. J’ai quitté la plaine désertique pour les roches rouges et les arbres imposants. Sur les conseils d’une souriante Ranger de la National Recreation j’ai trouvé un campement parfait : Jemez falls trailhead, à 2 600 m environ, au bout d’une aire de camping ouverte exclusivement l’été. La route est encore fermée. Personne n’y accède en voiture. Je goûte la solitude. J’ai profité de la fin d’après-midi pour aller découvrir en courant les sources chaudes à 3km en contrebas. Quel kif ! En remontant, le soleil se couchait et parait les versants Ouest de teintes vives.

Quand j’ai dit à mes hôtes amérindiens que j’allais dormir dans les montagnes, ils m’ont dépeint un grouillement d’ours de mauvaise humeur au réveil d’hibernations et perturbés par un récent incendie. En réalité, cette vision de la montagne résulte d’un mélange de méconnaissance du milieu et de mythification. J’avais déjà fait cette expérience en Inde où l’on me promettait des panthères, des ours et des brouillards mortels. Un vieil homme, travaillant à la maintenance de la Réserve et assez impressionné par mon trajet depuis Miami, me dit quant à lui : « Ne t’inquiètes pas avec ça. Je n’ai vu que 2 cougars. Et j’ai vécu ici toute ma vie. Et les ours sont aussi très rares ». Par précaution, j’ai quand même accroché ma nourriture dans un arbre, hors de portée des gloutons. J’ai fait un feu. J’ai joué de la trompette pour les étoiles, les arbres, les Jemez falls et les vallées résonnantes. Les coyotes chantent entre les vallées. Il fait froid, mais je me sens chez moi.

Damien

Rachel Chapus !

Une nuit dans les déserts du Nouveau Monde… 

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3 réflexions sur “# Montagnes

  1. C’est le retour d’Into the wild ! Magnifique description de ces pérégrinations en montagne et de ce que l’on ressent dès que le relief prend du caractère jusque là haut. « Pourquoi grimper ces montagnes ? Parce qu’elles sont là », imposantes, austères ou accueillantes parfois, mais jamais elles ne nous sont indifférentes. Décidément ce parcours me plaît beaucoup…

  2. Quelle magnifique description des montagnes qui nous attirent, nous apaisent et nous éblouissent toujours. Merci Damien pour ce partage toujours diversifié et passionnant.

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