# Ecotopie – Twin Oaks Farm : La gourmandise contre l’avidité (Part 2)

Je n’arrive pas encore très bien à comprendre comment Renée passe de l’animal qu’elle protège des prédateurs, nourrit, soigne, à l’animal qui va être « processé » (« processed »). Elle ne dit jamais « tués », dit éventuellement, « ils partent à la boucherie », « ils sont bons pour la viande ». Comment s’opère la ségrégation entre ses chats qu’elle adore et soigne comme sa famille, qu’elle nourrit avec de la nourriture bio, qui sont magnifiques et pas du tout névrosés d’ailleurs, les canards vieux qui ne pondent plus guère mais qui ne sont pas « bons pour la viande », et les cochons qui bientôt seront abattus (« slaughtered ») ? Est-ce la logique économique ? Est-ce un manque d’empathie ? J’ai eu envie de lui demander : « Comment tu te sens quand tu amènes tes cochons à l’abattage ? Ils montrent vraisemblablement des signes de peurs, de stress, de nervosité, comment vis-tu cela ? Est-ce que tu vis leur mort et leur transformation comme une séparation ou comme un prolongement vers une autre forme d’utilité ? ». Entretien vidéo à venir bientôt !

Contradiction intéressante dans le rapport aux animaux. Renée respecte et aime ses animaux. Elle hait les animaux qui menacent ou attaquent ses propres animaux. Les éperviers, coyotes, renards et autres chiens ont tous trouvé des mises en danger sur son territoire qui font qu’ils ne s’y aventurent plus guère.

Agir de façon proactive

Elle dit avoir appris de la manière brutale, souvent par la perte ou la mort de ses bêtes. Par exemple, elle a découvert que laver les points d’eau et les traiter avec une cuillère de vinaigre de pomme prévient les infections par des vers, les maladies, et dispense ainsi de soins vétérinaires qui semblent ici aussi peu ciblés que coûteux. De même, elle fonctionne en zone biologique fermée, et n’accepte pas d’autres animaux de l’extérieur pour ne pas immiscer des germes et des maladies dans son cheptel. Concernant les prédations, elle a trouvé au fur et à mesure des mesures préventives. L’épervier, qui aime bien les poules courant à l’air libre, est une espèce protégée en Floride. Le tuer est un crime (« a fellony ») et peut conduire en prison. Elle a donc fait appel à un fauconnier qui a posé des pièges à éperviers pour les capturer et les relocaliser ailleurs. « Depuis, plus d’éperviers » ! Concernant les coyotes, elle fait appel à des chasseurs de coyotes qui pratiquent cette chasse par hobby et interviennent ainsi sur la propriété de nombreux fermiers locaux. Contre le vol et le vandalisme des locaux peu recommandables, elle a installé des caméras et s’est armée. « Une femme seule, étrangère, si tu n’es pas armée tu es morte. Parce qu’ici les chtarbés ne te respectent que si tu disposes d’un arsenal ». L’enregistrement des armes est public, et constitue ainsi une forme de dissuasion. C’est aussi un outil de défense contre tout type d’attaque de la ferme et de ses habitants.

Malgré les prix de ventes qui peuvent sembler élevés au premier abord, la production des œufs est déficitaire parce que ses poules ne sont pas gavées, déréglées, vitaminées pour pondre tout le temps. Sur l’année, il existe donc des périodes où les poules ne pondent plus tout en consommant encore du grain (1500 $ de grain par semaine). En parlant de grain, Renée a choisi un grain produit dans le Tennessee qui est la seule préparation qu’elle ait trouvée sans soja et sans méthionine.

Ruches_usproject2016.com

Pour ses abeilles, elle a fait les mêmes choix : des races anciennes, plus petites et plus résistantes, et un refus des fructoses de maïs ou des pains de soja que l’apiculture intensive administre allègrement à des bêtes malades. Elle a trouvé aussi des ruches plus petites, permettant de fait des alvéoles de 4,9 mm au lieu de 5,4 mm (comme les abeilles croisées d’après guerre qui en fait ne produisent pas plus et sont, du fait du temps nécessaire à couvrir la larve et de la taille des alvéoles, sujettes à un parasite qui ravage les abeilles, le varroa…).

Elle me dit que la rencontre avec un ouvrage décisif a déterminé sa compréhension de l’apiculture : les conférences de Rudolf Steiner sur les abeilles, qui déjà en 1923 diagnostiquait les dangers massifs concernant la population d’abeilles (les déplacements, le requeening – i.e le remplacement artificiel des Reines dans la colonie -, le retrait du miel jusqu’au denier moment qui oblige à nourrir artificiellement les abeilles en hiver avec du fructose, et les pesticides). « Les dangers n’ont pas changé » constate-t-elle laconiquement.

Elle dispose enfin d’un jardin en biodynamie sur des terres d’une fertilité maximisée par des composts et des préparations utilisant les déchets végétaux et les excréments des moutons et des ânes. Quand je suis parti, l’un de ses multiples projets était de ré-exploiter de façon plus intensive son potager, en étant convaincu que l’agriculture bio-intensive – une méthode développée par un californien depuis 1978, John Jeavons – est la solution pour pourvoir de la nourriture à tous, construire un nouveau système agro-alimentaire moins absurde et plus respectueux de la nature.

Une écotopie féministe 

Elles sont trois à faire tourner la ferme, 3 femmes, Renée la chef, Paola la dévouée (une mexicaine qui habite aux USA depuis plus de 20 ans, n’a toujours pas de situation légale très stable mais qui travaille avec Renée depuis le début dans une relation d’entraide, de proximité et d’affection touchante), Susie la nouvelle (une jeune américaine au parcours personnel chaotique qui a déjà 6 enfants à 35 ans et un divorce catastrophique sur les bras. Elle vient faire quelques heures à la ferme)… Renée me dit que les hommes avec lesquels elle a travaillé « cassaient tout » et avaient une peur des serpents qui les faisaient s’armer jusqu’aux dents pour débroussailler les pâturages ! Les hommes sont la risée et tout semble bien se passer sans eux. La ferme sert aussi d’empowerment pour discuter des problèmes de femmes et notamment des problèmes sociaux complexes, par exemple d’ex-maris violents pas toujours clairs.

Too busy to be organized_usproject2016.com

Renée est la figure d’une créatrice à la fois débordée et très inventive dans la façon de « faire du business », et dans sa dynamique d’adaptation perpétuelle face aux obstacles. « I am too busy to be organised », peut-on lire dans son salon. Comme chez d’autres hôtes, ma présence décalée lui permet de se poser un peu et de faire une sorte de point sur son existence (avec souvent des perspectives ou des envies remises sur le métier « I should probably do more of this… » entends-je souvent). Que ma présence joue ce rôle de miroir existentiel m’intrigue mais, dans le fond, me réjouit. Réciproquement, je sens Renée ravie d’avoir de la compagnie qui résonne avec ses préoccupations ultra minoritaires ici. J’ai observé, j’ai participé aussi modestement à la vie de la ferme (en allant chercher le grain pour les animaux dans l’Alabama avec la camionnette de la ferme). J’ai été au marché aux enchères qui a lieu tous les jeudis soir dans la ville voisine.

Mais on m’a fait la fête : Renée a mis les petits plats dans les grands pour faire goûter les magnifiques produits de sa ferme. Un soir, nous avons disserté autour d’une citation glanée sur les réseaux sociaux : « La gourmandise est une source inépuisable de bonheur ». Nous étions d’accord pour dire que la nourriture d’une qualité exceptionnelle qui était mon quotidien à Twin Oaks Farm était source de joie. « Tu vois les américains n’ont pas de mots pour dire la gourmandise, c’est très intéressant » me faisait-elle remarquer. Google propose de traduire cela par « greed ». Mais c’est l’avidité et la cupidité, la goinfrerie et la gloutonnerie, pas du tout le plaisir de la qualité que connote la gourmandise. Si les mots ont un sens, cela dit quelque chose d’intéressant du rapport des américains à la nourriture et peut-être au désir en général.

Quand je suis parti direction la Nouvelle-Orléans, Bernie Sanders, le candidat à la primaire démocrate qui semble emporter l’adhésion des plus jeunes, des pauvres et des éclairés partout où je m’appesantis, publiait sur Twitter, une phrase attribuée à Gandhi : « The world has enough for everyone’s need, but not enough for everyone’s greed » – Le monde est suffisant pour les besoins de chacun pas pour l’avidité de chacun.

Remplacer l’avidité névrotique par la gourmandise respectueuse de la nature n’est-ce pas là une délicieuse leçon écotopique ?

Damien

Le site de la Twin Oaks Farm de Renée Savary !

A Jacbeslot !

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