# Ecotopie : La Greater World Community et ses géonefs : une communauté dysfonctionnelle ?

J’ai tâché de joindre la communauté des Earthships (géonefs) par l’annuaire de ic.org sans succès. En essayant le formulaire de contact sur le site de « Earthship biotecture », je reçois une réponse froidement polie disant en substance : « Nous ne pouvons vous loger, venez aux heures d’ouverture du centre pour visiteurs (payant)  pour toute information, c’est une communauté privée… ». Je suis surpris et prêt à décerner la prix de la communauté intentionnelle la moins hospitalière ! Je découvrirai par la suite que Earthship biotecture est une entreprise qui veut faire du profit, Earthship une marque architecturale qui essaie de se vendre, et que « le meilleur monde » promis par cette communauté relève sûrement de la publicité mensongère ! Mais en tâchant de contourner l’obstacle, je découvre qu’une hôte qui propose d’accueillir des voyageurs à vélo sur Warmshower habite dans la Greater World Community. Voilà une belle connexion pour découvrir sous le discours marketing les Earthships et leur mise en communauté.

Chez Carrie

Carrie, mon hôte, vit dans un Earthship qu’elle a construit en 2004, avec un architecte et compagnon de l’époque, au cœur de la Greater World Community, un terrain de 640 âcres sur lequel le fondateur du projet Mike Reynolds mène ses expérimentations depuis les années 70.

Parmi les innovations frappantes, l’enterrement de la maison à moitié pour bénéficier des propriétés isolantes de la terre, la serre d’intérieure avec des plantes luxuriantes dont un bananier (dont Carrie me dit que je viens de manquer la récolte de peu !), les sols et les murs en terre qui donnent une chaleur douce, à l’extérieur le four solaire dans lequel Carrie cuit entre autres ses « granolas ». Son Earthship fonctionne avec 4 citernes : pour un total de 5150 gallons. Toutes les citernes sont remplies par la neige et la pluie récupérées sur les toits. Carrie qui vit seule n’a pas besoin d’acheter de l’eau au contraire de certains de ses voisins plus dépensiers. Elle a une cuve de propane pour alimenter cuisinière et chauffe-eau, l’électricité est fournie par 5 panneaux solaires d’une puissance totale de 1000 Watts, qui rechargent 4 batteries. L’eau est collectée par le toit dans des citernes, l’eau des éviers est collectée pour alimenter les plantes intérieures puis est pompée pour alimenter les toilettes, et s’en va finalement dans une fosse septique dont le trop plein alimente les plantes extérieures.

Les principes

Il existe sur le terrain de la communauté une cinquantaine d’Earthships de plusieurs générations, selon les modifications apportées par Mike Reynolds et ses collaborateurs. Autour du Visitor center, quelques bâtiments expérimentaux offrent aux visiteurs un aperçu créatif de l’application des principes qui régissent architecturalement la communauté.

Les principes des Earthships sont simples : faire des maisons avec une empreinte carbone minimum mais qui répondent aux besoins fondamentaux : avoir de l’eau à partir de la pluie et de la neige, être autosuffisant en électricité grâce à des panneaux solaires et des batteries, avoir un habitat tempéré (isolé et qui fait circuler la chaleur), avoir des plantes d’intérieur pour picorer et produire quelque peu d’oxygène le jour, avoir des systèmes d’utilisations multiples de l’eau usée, utiliser autant que faire se peut des matériaux recyclés (la structure des murs est constituée de pneus remplis de terre, ce qui procure à la fois rigidité et inertie thermique). Ce sont des bâtiments qui tentent de penser une reconnexion avec les éléments, qui rendent sensibles les consommations (en eau, énergie, …), et qui tentent de reconnecter l’habitat avec un sol, des plantes et l’espace alentour.

Ces maisons sont relativement chères : autour de 300 000 $ pour un Earthship construit par la compagnie. Carrie me dit que cela lui a coûté autour de 100 000 $ en matériaux.

Une communauté dysfonctionnelle ?

J’interroge Carrie sur la réalité de la communauté. Il n’y a en effet ni bâtiments communs, ni décisions consensuelles, ni même activités construisant du commun. Elle m’avoue y avoir travaillé de façon volontaire pendant des années avant de renoncer face à la gestion à tendance opaque, partiale et totalitaire du fondateur et des personnes travaillant pour sa compagnie « Earthships Biotecture ». « Mike a été un visionnaire, ses bâtiments sont super, mais il n’est pas un fondateur de communauté ». La désorganisation primitive d’une communauté off-the-grid et off the law, où les transactions se faisaient en cash et sous le manteau, où les gens s’entraidaient à construire des earthsips de fortunes n’a pas survécu à l’augmentation de la population et à l’œil des autorités du County qui ont exigé une mise aux normes, notamment pour fournir aux membres une adresse et des routes valides. Pour faire face à ces frais, les Earthships sont devenus une entreprise et une marque qui tente de monnayer tout ce qu’elle peut. Parmi les activités de l’entreprise « Earthship biotecture », il y a principalement la construction de bâtiments (elle a le monopole pour construire sur le terrain de la communauté par exemple, et exige sa participation aux travaux pour autoriser l’utilisation de la marque…), mais aussi l’animation autour de  la commuanuté (avec le Visitor center, des stagiaires et des bénévoles) et depuis 5 ans, une dimension « éducative », avec une Académie qui entend former des jeunes écolos aux principes de l’éco-construction earthshipienne moyennant 3000 $. J’ai eu l’occasion de me joindre à une de leur visite de terrain : il y avait beaucoup d’enthousiasme avec de petits airs de colonie de vacances. Les « étudiants » avec qui je discutais rêvaient tous d’éco-constuction et de communauté.

Résultat de cette reprise en main économique de l’idée architecturale : la communauté devient une juxtaposition de maisons pour bobos friqués – certaines se vendent jusqu’à 1 million de $ – dans un environnement qu’il faut bien avouer grandiose, avec toutes les tendances néfastes produites par la spéculation immobilière (locations pour de courtes durées, gentrification, exclusion des foyers jeunes à faibles revenus…). La Greater World Community va-t-elle devenir un quartier résidentiel pour retraités à sensibilité écologique ? Carrie me dit : « C’est comme une famille autour de Mike, mais c’est dysfonctionnel ». Et si cela dysfonctionne comme une famille autour d’un patriarche, il y a fort à parier que la communauté va devoir affronter de sacrés défis quand Mike ne sera plus …

Je partage avec elle mon impression qu’une communauté ne peut fonctionner que s’il existe une émotion commune fondamentale. C’est ce qui fait que les communautés spirituelles sont statistiquement les plus durables. Elles se fédèrent autour de quelque chose de plus grand que la propriété individuelle et les désirs particuliers (et elles sont aussi souvent très disciplinées). J’imagine le type d’activité qui, à un niveau fondamental, en deçà des mots, permettrait de partager un retour à soi lucide et une ouverture empathique vers autrui, tout en restant suffisamment non-dogmatique pour accueillir le pluralisme individuel. Pourquoi pas la méditation ou des formes de yoga ?

Sans le savoir, je venais de plonger dans l’autre pratique existentielle de Carrie : la méditation Vipassana. Depuis 10 ans, elle fait tous les ans sa retraite de 10 jours dont j’ai fait l’expérience lors d’un précédent voyage en Inde. Elle médite quotidiennement et trouve dans cette pratique une base solide pour affronter de façon sereine les défis quotidiens. Elle me dit y avoir trouvé une libération fondamentale dans la conscience que « nous sommes responsables de notre propre malheur », et dans la possibilité de la libération offerte par une écoute profonde de ses sensations et de nos stratégies de résistances et de tensions. L’autre grand enseignement est la mise en question de l’ego : « who is me » ? Une sacrée aventure aussi que cette exploration spirituelle ! Peut-être aussi celle qui a manqué au fondateur pour créer les conditions d’une communauté…

Damien

Mathrouq !

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